L’importance du syndicalisme et de la coopération syndicale en milieu éducatif

jeudi 30 août 2012
popularité : 27%

Pour beaucoup d’enseignants camerounais, le syndicalisme se résume en une activité de revendication des salaires toujours plus consistants qui se décline en arrêts plus ou moins intempestifs des cours. Et dans contexte caractérisé par l’autoritarisme et la pauvreté, se lancer dans cette activité c’est aller à la recherche de représailles administratives bien connues des acteurs syndicaux indociles (affectations « disciplinaires », suspension de solde, limogeage des postes de responsabilité, ou interdiction des promotions), mais c’est aussi s’engager à ne pas sortir de la pauvreté, puisque les « avantages » sont attachés à postes de responsabilité auxquels l’on tourne le dos en embrassant le syndicalisme. Ces mesures d’intimidation ont achevé de convaincre certains que l’adhésion à un syndicat est un risque (inutile) qu’il ne faut pas courir, surtout qu’il y a des itinéraires occultes de promotion (monnayage, népotisme, clientélisme) qui deviennent paradoxalement la norme de la mobilité dans l’échelle administrative. Ces clichés qu’un contexte politique a favorisés, pénalisent l’action syndicale, et retardent l’émergence d’une éducation de qualité pour tous. Nous allons montrer dans la suite, que contrairement aux clichés sus évoqués, le syndicalisme en milieu éducatif est une nécessité incontournable dans l’atteinte d’une éducation de qualité, ce qui nous fera également voir tous les avantages qu’il y a à tirer d’une coopération syndicale.

I- DE LA NECESSITE DU SYNDICALISME EN MILIEU DE TRAVAIL

Par le travail, l’homme se libère de la servitude du besoin, et en même temps se réalise son humanité. Pour un philosophe comme Engels, c’est le travail qui a transformé le singe que nous étions en homme. Seulement, tout travail, à l’évidence, ne réalise pas nécessairement ceux qui l’effectuent, non pas parce qu’il serait en soi déshumanisant, mais à cause des buts qu’il poursuit, des conditions dans lesquelles il est réalisé, ou du traitement salarial réservé au travailleur. Autrement dit, la gestion que les hommes font du travail peut le transformer en enfer pour les autres. Dans ces conditions, il n’avilit pas seulement le travailleur, mais il peut aussi être source de convulsion sociale.

S’il en a été ainsi dans l’histoire, c’est parce que l’une des parties prenantes dans le processus détermine unilatéralement les modalités, les objectifs et les enjeux du travail. Or, l’ensemble de ces conditions détermine à son tour le cadre de vie, les loisirs, le mode de vie, les projets, les représentations, la place que l’on occupe dans la société, la perception que l’on a de vous et celle que l’on a de soi- même, bref, toute la vie du travailleur. Et c’est conscient des implications du travail dans la vie des hommes et des sociétés, que les Nations Unies ont créé l’l’Organisation Internationale du Travail (OIT), afin qu’en son sein, toutes les parties prenantes élaborent des normes consensuelles qui doivent gouverner le monde du travail. L’importance du travail est telle qu’on ne saurait le laisser entre les mains d’un seul acteur, fut- il le détenteur des moyens de production comme l’ultra libéralisme veut bien le laisser croire.

Pour la bonne marche du travail, le dialogue entre tous les acteurs est une nécessité. Il n’est pas possible qu’un seul acteur puisse se représenter ce qui est bien pour tous les autres ; le faire, c’est nécessairement projeter chez l’autre ses propres préoccupations. Or, le patronat ne peut individuellement dialoguer avec chaque travailleur ; d’où la nécessité d’une organisation des travailleurs, le syndicat, qui est un espace de débats, d’échanges, sur les visions, les objectifs, les méthodes… en vue de les fédérer et de présenter une position unique face aux autres acteurs. Et pour maximiser les chances de pouvoir imposer son point de vue, le syndicat doit être fort, c’est- à- dire avoir de nombreux membres, car, il ne faut jamais oublier que le dialogue est en réalité un combat. Et dans l’agonistique, tout est fonction du rapport de forces ; c’est le plus fort qui impose son point de vue. Les travailleurs doivent donc construire des organisations fortes afin de se donner des chances de pouvoir faire triompher leurs points de vue. De ce qui précède, on peut don dire, que pas de syndicats des travailleurs, pas de dialogue avec l’employeur, et pas de syndicats forts, pas de possibilité de prise en compte de leur vision dans le processus du travail. Un tel contexte, on peut le deviner, sera catastrophique pour les travailleurs. Tout ceci concerne tout travailleur en général, mais le secteur de l’éducation a des exigences supplémentaires.

II- DE LA SPECIFICITE DU SYNDICALISME ENSEIGNANT

L’école est une initiation ; elle nous éclaire, nous oriente, nous façonne. Elle nous donne accès aux secrets de la nature, à notre propre connaissance, à celle de la société. C’est à juste titre que l’on a comparé la connaissance à la lumière, et son absence aux ténèbres. En effet, ne pas avoir des connaissances sur un phénomène, c’est pour nous comme s’il était plongé dans l’obscurité, et donc impossible à appréhender visuellement. La lumière, à cet égard, vient nous donner la connaissance du phénomène. On comprend alors que l’éducation a de gros enjeux, car, éduquer, c’est façonner l’homme ; c’est lui permettre de pouvoir démystifier la nature, de se comprendre et de comprendre l’autre, et malheureusement aussi, de la manipuler. Le savoir rend l’homme semblable à un dieu parce qu’il lui confère des pouvoirs immenses sur la nature et sur les hommes.

Parce que le savoir est source de puissance, l’éducation devient alors l’enjeu majeur des sociétés modernes. Contrôler l’éducation, c’est contrôler l’avenir d’une société. On comprend pourquoi les Etats en ont fait leur domaine régalien. Althusser a dit à juste titre que l’école est un appareil idéologique de l’Etat, c’est- à- dire qu’elle est un des instruments par lesquels l’Etat fait intérioriser les normes dominantes aux individus en vue d’obtenir leur soumission. Seulement, ce but n’est jamais atteint à cause du caractère fondamentalement subversif du savoir. Quand Bachelard dit que l’on connait toujours contre une connaissance antérieure, en détruisant les connaissances mal faites, il veut seulement dire qu’une nouvelle connaissance ne peut jamais nous laisser tel que nous étions auparavant : elle emporte nécessairement quelque chose en nous, ou ébranle nos certitudes. Celui qui s’instruit se transforme en digérant les connaissances nouvelles, en les sélectionnant/ triant, pour les adapter à ses préoccupations ; autrement dit, il s’éduque.

A la différence des autres secteurs où l’on travaille sur des objets, l’enseignant a pour matière de travail un être humain. Ce n’est certes pas son exclusivité, puisque le corps médical s’occupe aussi des hommes. Mais, tandis que le médecin doit réparer le dysfonctionnement occasionné par la maladie, l’enseignant doit créer l’être social, c’est- à- dire, lui inculquer des savoirs, des savoir- vivre, savoir- faire, savoir- être, bref tout ce qui lui permet de s’humaniser et de pouvoir vivre en harmonie dans la société. Avoir en charge la formation de la valeur des valeurs qu’est l’être humain, et la production des connaissances, cela a nécessairement des incidences sur le syndicalisme enseignant.

-  S’il est vrai que tout syndicalisme est une affaire de masse, celui de l’enseignement l’est davantage d’un double point de vue : sur le plan stratégique, parce que le syndicat ne peut faire triompher les revendications des travailleurs que si ces derniers s’affilient massivement dans le syndicat et respectent ses consignes, mais aussi parce que le savoir en soi exige qu’il soit révolutionné et cela ne peut se faire que de façon collective. Cette capacité d’autocritique donne à la connaissance une dimension indocile. Logiquement, on ne peut pas imaginer un enseignant digne de ce nom qui ne s’interroge pas sur des conditions de vie et de travail, sur ses propres connaissances, sur les apprenants, et qui ne s’engage pas pour changer ce qui doit être changé. Faut- il rappeler à cet effet que les pays les plus développés ont un taux de syndicalisation très élevé, et celui des sous- développés très bas. Les organisations syndicales des enseignants dans les pays du Nord sont de véritables laboratoires de recherches chargés d’examiner de façon critique les décisions en matière d’éducation, et de construire des propositions alternatives pertinentes, la vision du syndicat, et l’esprit de solidarité. Ainsi, leur participation au dialogue avec l’employeur cesse d’être folklorique et symbolique, elle s’inscrit toujours dans une vision de l’école et de la société.

-  Du fait de ce qui précède, les préoccupations des syndicalistes enseignants débordent le cadre étroit des conditions de vie et de travail du syndicalisme ouvrier traditionnel. A l’opposé de l’ouvrier, l’enseignant ne doit pas se contenter d’exécuter ce qui lui est prescrit. En tant que producteur du savoir, il doit participer à la conception des programmes qu’il doit enseigner, et en tant qu’éducateur, il doit s’assurer que toutes les conditions sont réunies pour la formation intégrale des apprenants. Cette dernière de ses dimensions oblige le syndicalisme enseignant à se focaliser sur des aspects qui ne sont pas seulement scolaires ; les droits de l’homme, la citoyenneté, les droits de l’enfant, les violences faites aux femmes, l’environnement, le développement durable, les TIC, le VIH- SIDA,… sont autant de sujets qui préoccupent les enseignants syndicalistes ; ils doivent finalement s’attarder sur ce qui peut dégrader ou enrichir la condition humaine.

Les exigences du syndicalisme enseignant sont à la dimension des défis d’une éducation de qualité, de la formation intégrale de l’homme. Sans un tel syndicalisme, point d’éducation de qualité, point de développement. On comprend alors que pour nos jeunes et pauvres syndicats, l’actualisation de la coopération syndicale est un impératif incontournable.

III- DE LA COOPERATION SYNDICALE

Le principe de solidarité syndicale ne se limite pas entre les membres d’un syndicat, d’une fédération, ou d’une confédération ; il va au delà de l’espace national. Si le savoir est une collecte, alors les organisations qui défendent les intérêts des héros de la connaissance ne sauraient fonctionner en vase clos. A l’image du savoir qui exige la participation d’un plus grand nombre, elles exigent aussi l’ouverture aux autres organisations. Ce principe de la coopération est à juste titre inscrit dans les statuts de l’Internationale de l’Education (IE). L’article 2 (j) stipule en effet que l’un de ses buts est « de construire la solidarité et la coopération entre les organisations membres » et l’aliéna (i) du même article précise que l’un des objectifs de cette coopération est « de promouvoir et d’aider au développement d’organisations indépendantes et démocratiques d’enseignants et d’employés de l’éducation, particulièrement dans les pays où les conditions politiques, sociales, économiques ou autres entravent l’application de leurs droits humains et syndicaux, l’amélioration de leurs conditions d’emploi et de travail et l’amélioration des services de l’éducation ; »

Il n’est pas inutile de rappeler que non seulement nous sommes un pays pauvre, mais que depuis 1993, le gouvernement a sauvagement réduit les salaires des personnels civils de l’ordre de 70% ! Cette situation a décuplé les pratiques de corruption, et précarisé particulièrement les enseignants. Parallèlement, le pouvoir en place, malgré son vernis de démocratie, est fortement autoritaire, et donc obstrue l’exercice des libertés syndicales. Nos syndicats qui se sont créés dans ce contexte de pénurie et d’autoritarisme peinent donc à se constituer des trésoreries dignes des organisations de travailleurs, pour former, informer sensibiliser, et mobiliser les militants. Les cotisations sont le ventre mou du syndicalisme enseignant au Cameroun. Et sans argent, les syndicats sont fragilisés sur tous les plans ; ils ne peuvent pas atteindre les potentiels membres, encore moins communiquer avec eux ; ils ne peuvent pas documenter leurs plaidoyers, et, avec des effectifs insignifiants, ils n’ont aucune crédibilité auprès de l’employeur. Cette situation, contrairement à ce que l’on croit, ne pénalise pas seulement les syndicalistes, mais tout le corps enseignant qui voit ainsi ses aspirations étouffées faute de porte-parole.

C’est précisément ce de genre de situation qui a motivé l’IE à instituer la coopération syndicale. C’est grâce à elle que nous assurons cette formation, et des causeries syndicales depuis 2009. Mais, la coopération n’est faite pour s’éterniser, il faut donc la capitaliser afin que nous puissions nous passer d’elle.

IV- LA CAPITALISATION DE LA COOPERATION AVEC LARAFORBUNDET

La coopération avec Lärarförbundet n’aura pas atteint son but si au bout du programme actuel, nos syndicats ne pourront pas financer leurs propres activités. Il est capital que nous sortions de la culture du cadeau, de l’assistance dans laquelle nous nous sommes installés. L’objectif terminal de la coopération c’est l’indépendance des syndicats. L’assistance doit être une situation transitoire, et non définitive. Lärarförbundet, en nous assistant, ne fait que transmettre une expérience qu’elle a elle-même vécue. Elle a été soutenue par d’autres organisations au moment où elle était faible ; maintenant qu’elle est devenue forte et démocratique, elle vole au secours des autres afin qu’elles le deviennent à leur tour.

La coopération nous envoie un message universaliste, à savoir que nous avons des valeurs communes à faire triompher dans le domaine de l’éducation, et que pour y arriver, nous devons accepter un sacrifice : celui d’un peu de notre argent et d’un peu de notre temps. Il est important de rappeler que les financements que nous recevons aujourd’hui sont DES COTISATIONS DES MILITANTS SUEDOIS, et qu’il ne serait pas normal que les nôtres ne prennent pas le relais à la fin du programme. Comment donc atteindre cet objectif dans l’environnement actuel ? Nous pensons que les propositions ci-dessous peuvent y contribuer.

1- L’élaboration d’un programme d’activités pertinentes, c’est- à- dire qui ciblent des préoccupations précises qui sont de nature à impacter sur la syndicalisation dans le secteur de l’éducation. 2- La réalisation de ces activités avec des instruments de mesure afin d’évaluer l’impact de la coopération actuelle. 3- Le renforcement de nos capacités en termes de culture juridique, associative, mais aussi en termes de vision, de mobilisation…, le tout étant finalisé vers la formation d’un pool de leaders capables d’analyser les politiques éducatives et celles qui leur sont connexes, et d’élaborer des propositions alternatives crédibles. 4- La création des sections d’établissements fonctionnelles, c’est- à- dire, travaillant effectivement au sein de leurs différents établissements à la défense des intérêts des enseignants, de l’éducation de qualité, recrutant des membres et les amenant à verser leurs cotisations. Tel nous semble de façon non exhaustive les exercices que nous devons mener pour capitaliser la coopération avec Lärarförbundet.


Navigation

Articles de la rubrique

Agenda

<<

2020

>>

<<

Octobre

>>

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2829301234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930311
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois